Qu’est-ce que le Tarot ?

Une histoire du tarot et de son utilisation

Le Tarot est un livre d’images dont l’origine demeure à ce jour incertaine. Les plus anciens jeux qui sont venus jusqu’à nous sont italiens et datent du XVe siècle. Il s’agit de cartes d’un extrême raffinement dont certains jeux représentent déjà les lames du Tarot de Marseille classique. Le modèle français qui a fait la norme nous est apparu un peu plus tard mais sa forme est plus ancienne et laisse à penser qu’il pourrait s’agir de la reproduction de modèles antérieurs qui ne nous sont pas parvenus. Les premières traces de cartes à jouer en Occident datent du XIVe siècle, et les fameux jeux français montrent bien des personnages de cette fin du Moyen Âge.

Bien qu’il soit probable que le Tarot ait été utilisé dès le début pour la divination, il fut surtout considéré jusqu’à la toute fin du XVIIIe siècle comme un simple jeu de cartes, un jeu d’argent. C’est à ce moment qu’Antoine Court de Gébelin, un pasteur protestant parisien s’inscrivant dans le courant de la franc-maçonnerie naissante, fit paraître en 1781, Le Monde primitif, dans lequel il y prétendait que les arcanes majeurs étaient les images d’un livre secret venu de l’Égypte ancienne : le Livre de Thot. Mais il faut être très perspicace pour y voir des symboles à proprement parler égyptiens, que ce soit dans la forme ou dans le fond, même s’il est toujours possible d’en arranger quelques-uns comme : la Justice Maat, la Papesse Isis, ou le Sphinx de la Roue de Fortune, qui n’en est pas un. Il faut plutôt se rappeler que la mentalité de cette époque, passait après plusieurs siècles d’influence gréco-romaine, à un passé autrement plus fascinant et plus mystérieux pour les occultistes, celui de l’Égypte antique que l’archéologie naissante mettait en lumière. Cette option bien que très tenace n’a jamais pu être validée, mais elle a permis au Tarot d’émerger de l’ombre.

À la mort de Gébelin en 1784, un perruquier parisien du nom de Jean Baptiste Alliette, reprit le flambeau sous le pseudonyme d’Etteilla. Il est l’auteur d’un tarot qui porte son nom (Etteilla), prétendant reproduire l’ancienne imagerie égyptienne. Cette théorie très en vogue, comme nous l’avons vu plus haut, a entraîné la perpétuation fantaisiste de tarots égyptiens, depuis les années qui ont suivi la publication du livre d’Etteilla jusqu’à nos jours. Alphonse Louis Constant, célèbre occultiste plus connu sous le nom d’Éliphas Lévi, prend le relais. Né à Paris en 1810, membre de la Rose-Croix, il fut le premier auteur à établir un parallèle entre les 22 arcanes majeurs et les 22 lettres de l’alphabet hébraïque. Là encore il nous faut relativiser cette « découverte », car si on peut de toute évidence admettre qu’il y a des ressemblances, il est impossible de faire coïncider clairement l’ensemble des arcanes à leur équivalent hébreu. En 1889, Oswald Wirth, un occultiste suisse disciple du marquis Stanislas de Guaita, publia son propre tarot, très proche des tarots italiens et français, avec quelques allusions égyptiennes et une forte référence hébraïque. La même année apparu, sous le pseudonyme de Papus, un ouvrage d’érudition de Gérard Encausse sur le tarot cabalistique, suivi en 1909 d’un tarot divinatoire, avec soixante-dix-huit lames d’inspiration égyptienne.

À la même époque, en Angleterre, Mac Gregor Mathers signait un livre sur la cartomancie par le tarot, en même temps qu’il fondait avec des amis l’ordre hermétique de la Golden Dawn qui comptait parmi ses membres Aleister Crowley, Arthur Edward Waite et le poète irlandais William Butler Yeats. La Golden Dawn est à l’origine du mouvement qui mêle les concepts de la kabbale, de l’astrologie et du tarot égyptien. Concernant la relation entre l’astrologie et le Tarot, s’il est possible de trouver un bon nombre d’indices de concordances, cela n’en fait pas pour autant un ensemble structuré et cohérent.

Membre de la Golden Dawn, grand admirateur de Papus et d’Éliphas Lévi qu’il traduisit, Arthur E. Waite créa un tarot inspiré des modèles français : le Rider-Waite, ou pour la première fois on imagea les arcanes mineurs pour les rendre plus accessibles, tout en commettant quelques étrangetés comme l’inversion de la Force et de la Justice. Il devint le modèle anglo-saxon de référence, toujours très en vogue actuellement. De son côté Crowley faisait paraître son propre tarot, Le Livre de Thot, alors que le mouvement occultiste s’installait aux États-Unis. Tous deux inspireront les générations à venir du nouveau monde.

À partir de cette époque, et jusqu’à aujourd’hui tout un chacun en vint à considérer que le Tarot était modelable à souhait, avec tout ce que cela comporte comme approximation et perte d’égalité visuelle entre les différents arcanes, ceux-ci étant perçus et redessinés selon le goût et la compréhension de leur créateur. D’où la profusion actuelle des tarots les plus fantaisistes : celtique, amérindien, des sorcières, de l’amour, des anges, psychologique, des fées, astrologique, et bien d’autres, chaque « Inspiré » inventant le sien, ne nous offrant souvent que la facette de ce qu’il croit avoir compris. Cette multiplicité, permet cependant une lecture nouvelle et créative, qui souvent ouvre des voies insoupçonnées.

La France, ayant été moins sous l’influence ésotérique de la Golden Dawn, a peu suivi cette mode et a conservé la copie du plus connu des Tarots d’origine, qui date de 1761 : celui de Nicolas Conver, un maitre cartier installé à Marseille. Autour de 1880, Jean-Baptiste Camoin qui avait récupéré la fabrique de Nicolas Conver, édita une version modifiée de ce Tarot avec une palette de couleurs restreinte adaptée aux nouveaux modes de production industrielle. Plus tard en 1930 Paul Marteau, ciblant le marché de la divination le réédita dans une nouvelle version, remastérisé à partir du dessin d’un Tarot de Besançon, et bien que les exemples connus de tarots faits à Marseille sont essentiellement plus tardifs, il lui donna l’appellation qui depuis est devenue la référence d’ancien « Tarot de Marseille ». Son modèle fait depuis la norme. Mais ceci est en train d’évoluer, car actuellement, il existe à travers le monde un véritable regain pour les tarots sources, moins fantaisistes et aussi mieux documentés. Une nouvelle approche symbolique, un regard neuf, épuré, nous dévoile un monde complexe, structuré et d’une richesse étonnante. Ces images sont tout sauf innocentes. Et petit à petit le mystère et le sens de leur origine commencent à se clarifier, mais il y a encore beaucoup d’hypothèses et peu de certitudes.

Essai sur les origines

Il faut se replacer dans le contexte de cette fin du Moyen Âge et du début de la Renaissance où il est apparu, au XIVe siècle. Les tarots voient le jour au début de l’Inquisition, au moment où l’Église se refondant sur des doctrines totalitaires, fait la chasse aux hérésies cathares, et par la suite à la toute puissance de l’ordre du Temple.

Le Tarot est le fruit intellectuel de son époque, c’est l’héritier de la pensée néo-platonicienne essentiellement idéaliste, et naturellement hermétiste, car il se réfère à une tradition millénaire de sages et d’anciens.

Au milieu du XIe siècle, l’Europe se couvre d’églises, de monastères, de cathédrales. Ces Maisons (de) Dieu étaient réalisées par les confréries de bâtisseurs, issues des anciennes collegii romaines. Elles étaient dépositaires des mystères religieux et scientifiques, dont la tradition remonte aux Grecs, aux Perses, et aux Égyptiens. Ils travaillaient pour le sacré, et ils le savaient.
À cette époque, la société occidentale tirait encore ses sources spirituelles dans l’union du christianisme et du druidisme. L’ordre bénédictin, née de l’alliance entre Saint-Colomban et Saint-Benoît, était structuré selon l’organisation druidique antérieure.

La pensée médiévale était profondément subjective. Le monde se lit de haut en bas, le monde d’en haut est léger, alors que celui d’en bas est lourd. Entre le Ciel organisé autour de ses sept planètes solaires, et la terre où l’homme et son âme ont chuté, s’établira une communication permise par l’utilisation de l’échelle (l’échelle de Jacob) donnée par Dieu. C’est le Ciel, archétype parfait, qui gouverne le monde d’en bas.

La culture de cette époque est orale. La figure du Mat dans les arcanes majeurs est aussi la figure du colporteur, portant son message au hasard du chemin, cette transmission par les images, a une vocation naturelle à servir de cadre aux récits, et aux échanges parlés et verbaux.

On va trouver dans le Tarot une forme de synthèse d’un ensemble de traditions religieuses, spirituelles, scientifiques et philosophiques, non seulement du monde chrétien, mais aussi de celles qui ont précédées jusqu’à lui, et qui étaient tombées dans l’oubli (la tradition animiste et chamanique des temps anciens, de la terre mère).

Il existe plusieurs sources concernant ses origines, dont un bon nombre de légendes ou d’affirmations infondées. Nous parlerons des plus réalistes. Parmi elles : certains y voient un résumé de la symbolique des nombres destiné aux Compagnons bâtisseurs, d’autres un artefact créé par les Cathares, dont l’imagerie nous indiquerait comment échapper au monde duel et illusoire du diable pour rejoindre la pureté divine. On parle aussi d’une création médiévale de l’abbé Suger, personnage essentiel de l’art gothique et de la théorie de la lumière dans les cathédrales. Et puis il y a les Alchimistes, beaucoup de symboles s’y rattachent. Ce dont on est certain aujourd’hui, c’est que des codes ont été introduits à l’intérieur de ce jeu, pour sauvegarder quelque chose qui ne pouvait-être dit ouvertement.

En cela, il faut noter que la disparition de l’Ordre du Temple, posa le problème de la transmission des connaissances sacrées. Celles-ci auraient pu être diffusées secrètement après la destruction de l’Ordre. Il est frappant de constater que l’apparition du Tarot suit de peu l’exécution de Jacques de Molay en 1314 (dernier Grand Maitre du Temple).

En fuyant les bûchers de l’Inquisition, une partie des Templiers et des Compagnons bâtisseurs se réfugièrent en Petite Arménie, demeurée garante de la tradition sacrée originelle.
Il y a une telle parenté entre les anciens jeux de cartes orientaux (Jeu des Mamelouks, Cartes des Maures), et le Tarot1, qu’on ne peut douter qu’ils soient à l’origine de nos arcanes mineurs. Ces jeux auraient eux-mêmes une source plus ancienne venant du nord-ouest de l’Inde comme le Dasavatara-Ganjifa, jeu de cartes des 10 avatars, aux VIIIe et IXe siècles2, ce qui pourrait accréditer la thèse de leur diffusion par les Bohémiens, qui quittèrent cette région au XIe siècle, pour s’installer d’abord au Moyen-Orient, où apparaîtra bientôt le jeu de Naïbi. On retrouve dans ces régions des traces de ce jeu remontant au XIIe ou XIIIe siècle, dont la forme est très proche du jeu italien. Au cours de cette époque les Mamelouks envahissent les Arméniens, qui se réfugient en Cilicie, qu’on surnomme « la Petite Arménie », une ancienne province romaine et chrétienne. Ils y demeureront jusqu’à la reddition forcée des derniers bastions chrétiens d’Orient en 1375. Il est possible que les Templiers et les Compagnons venus se réfugier dans ces terres, obligés de fuir à nouveau, et pressentant alors le danger de l’oubli d’une sagesse ancestrale, aient utilisé ce jeu connu en Arménie, pour y inscrire et transmettre leur savoir par des images codées et d’apparence anodines.

Dans les années 1376-77 à Viterbe en Italie, on signale pour la première fois la présence d’un jeu de cartes apporté par un « Sarrasin » du nom de Hayl3. S’agissait-il d’un de ces fameux jeux de cartes des Maures et des Mamelouks? Ou, comme le propose Jean-Claude Flornoy, d’un code secret élaboré à partir des Naïbis par « un Maitre traditionnel, de retour de Cilicie franque tombée aux mains des Mamelouks en 1375, qui, constatant qu’il ne pouvait plus transmettre de manière traditionnelle, au sein de fraternités compagnonniques dans cette Italie en pleine effervescence de la Renaissance débutante, décida de jeter ses connaissances à la mer dans la bouteille qu’est le tarot. » Cette idée est séduisante, mais si on tient compte que l’Italie fut aussi une terre de refuge, pour bon nombre de ces Maîtres traditionnels, les codes secrets ont pu être transmis directement à partir de là. Ce jeu se répandit en Italie et plus tard dans le reste de l’Europe comme une traînée de poudre, du petit peuple aux princes, il intéressait tout le monde, mais il ne reste rien de sa version populaire et bon marché de l’époque, qui était avant tout un jeu d’argent. De nombreux édits tentent, dès 1377, de réglementer le jeu, voire de l’interdire.

Le paradoxe de l’histoire c’est que les jeux dits « de Marseille » qui sont apparus beaucoup plus tard, et qui seraient d’inspiration milanaise, ont une facture nettement plus moyenâgeuse et chargée de symboles codés, ce que n’ont pas leurs prédécesseurs italiens. De là l’idée qu’il pourrait y avoir une origine antérieure, et un lien possible avec l’hérésie cathare dont l’idéal sous-tend le Tarot, et dont certains leaders trouvèrent refuge en Italie du nord, auprès des opposants à la Sainte Inquisition et au Pape. Qu’il fut propagé à partir de cette région, sur un modèle antérieur au Naïbis de Viterbe paraît plausible, d’autant que le jeu des Mamelouks ne comporte pas d’arcanes majeurs. Il faut noter que les Italiens ont créé dès le début de la Renaissance toutes sortes d’images allégoriques dont certaines apparentées au tarot, ce qui laisse à penser que plusieurs sources d’inspirations ont pu se mêler.

En fait, il est un peu présomptueux de vouloir limiter le Tarot à un courant idéaliste particulier tant il semble les contenir tous : le néo-platonisme, la kabbale, l’alchimie, l’astrologie, la numérologie sacrée, la loi de Mani (Cathares), la gnose, l’ésotérisme chrétien des Maitres compagnons, la réincarnation, le chamanisme, la politique, l’économie, la morale, et une parenté bien-sûr avec les philosophies et religions d’Extrême-Orient, il y a quelque chose de surhumain dans le Tarot. Il n’est donc pas étonnant de voir apparaître cette pléthore de tarots de toutes sortes, tellement chacun peut y trouver son compte d’inspiration, pour le meilleur comme pour le pire.

Revenons à l’histoire. Les liens entre l’Europe et le Moyen-Orient sont nombreux, que ce soit par l’Espagne, alors occupée par les Arabes, ou par les marchands vénitiens et lombards. Son introduction s’est sans-doute faite à peu près simultanément par ces deux canaux, l’Espagne avec un jeu, encore appelé de nos jours naïpes (cartes) et l’Italie du nord avec le Naïbi, qui devint le Tarocco.

Au retour des guerres d’Italie, en ce début du XVIe, le Tarot fut amené en France. À cette époque, bon nombre de fraternités de compagnonnage françaises étaient encore bien vivantes. Étant à l’origine des maitres cartiers, se sont elles qui fixèrent le « canon » dit de Marseille. À partir de ce moment là, même les tarots édités hors de France suivront le modèle français, et à peu d’exceptions près, s’écriront en français.

Le jeu de Tarot le plus ancien qui nous soit parvenu est celui qui fut peint pour la famille Visconti-Sforza qui régna à Milan du XIIIe au XVe siècle. Le premier de ces trois jeux aurait été fabriqué en 1428.

 

La première Bible imprimée a été diffusée en 1455, le tarot est donc contemporain de l’invention de l’imprimerie, ce qui a permis sa large diffusion.

Le plus ancien jeu de Tarot français conservé à ce jour est celui de Catelin Geoffroy à Lyon en 1557. C’est aussi l’unique exemplaire que nous ayons du XVIe siècle, alors que la production était pourtant conséquente. Nous possédons encore trois jeux de tarots du XVIIe siècle, tous de Paris : un tarot anonyme dit « Tarot de Paris » (créé au début du XVIIe siècle, qui est complet). Celui de Jean Noblet (incomplet), et enfin celui de Jacques Viéville (également conservé dans l’intégralité de ses soixante-dix-huit cartes). Ces deux derniers apparaissent vers 1650. Viennent ensuite les tarots de Jean Dodal vers 1701, Avignonnais installé à Lyon, et Jean-Pierre Payen (1713 et 1745) à Avignon. Puis, Nicolas Conver (1760) à Marseille, et Joseph Fautrier toujours au XVIIIe siècle, également de Marseille. Ce seront les premiers exemples de tarots réellement édités à Marseille.

1 Les jeux de cartes des Maures et le jeu des Mamelouks (Naïbi), comportent tous les deux quatre suites, appelées « Turuq (les quatre voies) », de Coupes, Bâtons, Deniers, Épées, qu’on retrouvent dans les arcanes mineurs du tarot. Mais la structure de celui-ci diffère de la structure des jeux de cartes arabes. Le Tarot, en plus des vingt-deux atouts, comportent quatre honneurs par couleur au lieu de trois, et dix cartes numérales au lieu de neuf.

2 Les premières cartes à jouer sont apparues en Chine au VIIe siècle, sous la dynastie Tang.

3 Hayl le Sarrasin était-il Arabe, Franc de Cilicie, ou Bohémien?

La pratique

Le Tarot est comme un gâteau à étages, il est fait de strates qui correspondent à des plans de vie et à des niveaux de compréhension. Cela s’imbrique pour constituer un tout et une lecture bien faite, devrait-être capable de ne négliger aucun plan :

  • Il y a le niveau profane, qui voit dans chaque arcane un symbole autonome à interpréter pour lui-même, un peu comme une allégorie, en interaction avec les autres symboles. Il s’agit d’une lecture traditionnelle ou chaque image devient un événement à l’intérieur d’une histoire vécue par tout un chacun. C’est une approche pratique mais attention au simplisme.
  • Le deuxième niveau est nettement plus intéressant car il ouvre au sens véritable du Tarot, il concerne le chemin de vie, l’initiation d’une personne allant de sa naissance jusqu’à la fin de son parcours initiatique. Rien ne s’y inscrit par hasard, il s’agit d’une quête de soi qui montre et prévient les étapes à franchir pour atteindre la sagesse.
  • Quand au troisième niveau il est plus spéculatif, car purement spirituel, il concerne l’histoire du monde dans le prisme judéo-chrétien, mais sous un angle plus proche du catharisme ou de la gnose que de Rome. Il y est parlé de la chute dans l’ego, avec les épreuves et illusions que cela entraîne jusqu’à l’ultime retour à la maison du Père. Le Tarot a cela d’étonnant qu’il est constitué de 78 arcanes, en réduction théosophique cela fait: 7+8= 15, l’arcane du Diable, l’ange déchu maitre de ce monde de chair, puis 1+5= 6, l’Amoureux, qui est la prise de conscience de l’ego mais aussi un appel du sacré. Il décrirait notre cheminement obligé à travers le monde de l’ego dont il faut comprendre la mécanique et les pièges pour pouvoir se libérer de son illusion et rejoindre la seule maison qui vaille, celle du coeur : notre Maison-Dieu.
  • Il existe aussi une quatrième lecture qui concerne principalement les arcanes mineurs et qui parle de la société, avec ses clans, ses royaumes et les différents acteurs qui la compose : les Deniers c’est le monde des affaires, le Bâton celui des fabricants, l’Épée a ses fonctionnaires alors que la Coupe veille sur nos églises.

Quelques liens et références livresques

  • La Voie du Tarot, Alexandro Jodorowsky et Marianne Costa – Albin Michel, Paris, 2004 (ISBN 2-226-15191-5)
  • Le pélerinage des bateleurs, Jean-Claude Flornoy – éditions letarot.com, 2007 (ISBN 978-2-9148-2008-0)
  • Le Tarot des initiés, sources philosophiques et symboliques, Évelyne Righetti – Éditions Devry.

UN CHEMIN D’ÉVEIL
Le Bardo Thödol* des vivants.

Nous pouvons établir une certaine analogie entre Le Tarot, et le Livre des morts tibétains. Si ce dernier concerne le monde des morts, le Tarot, quant à lui, pourrait bien être son équivalent pour la vie humaine. En effet, de la même manière que le Livre des morts guident les morts, le Tarot semble guider les vivants dans les méandres de leur existence, en leur montrant les étapes, les moments clefs et les obstacles qui permettent d’atteindre l’illumination.

*Le Bardo Thödol, ou Livre des morts tibétains, que les moines bouddhistes lisent au défunt durant les 49 jours qui suivent sa mort, pour le guider dans l’au-delà, à travers les épreuves auxquels il sera confronté jusqu’à sa réincarnation ou son éveil.

Le voyage du Mat est celui de l’âme, il se fait par l’intermédiaire de quatre initiations volontaires, que nous abordons dans l’ordre suivant : l’enfance, l’individuation, la conscientisation, et l’affranchissement, pour atteindre l’éveil. Ces quatre initiations se déploient sur trois niveaux d’évolution involontaires : le niveau terrestre, appelé l’incarnation, le niveau humain, qui est celui des expériences, et le niveau céleste, dit de l’accomplissement. À l’intérieur de chaque niveau se trouve un moment clef où l’être échappe au conditionnement terrestre et où l’illumination est possible, ce sont les lois d’exception. Le Mat étant une sorte d’électron libre à part des vingt-et-un autres arcanes, correspond à la loi d’exception de l’ensemble. Cette loi particulière nous rappelle que c’est quelque fois l’exception qui fait la règle.

PREMIER NIVEAU : L’INCARNATION   

Première initiation : l’Enfance.   

C’est l’histoire d’une Âme représentée par le Mat, qui semble venir de nulle part pour s’incarner dans cette vie. Elle porte avec elle un bagage, celui qu’elle a rempli au cours de ses pérégrinations antérieures. À l’intérieur de son bagage se trouvent les outils qui lui serviront dans la grande aventure d’une quête sans nom, qui commence avec l’enfant Bateleur. L’être, riche de son bagage antérieur se construit physiquement et mentalement, au sein d’une famille qui le prend en charge et lui donne les premières initiations de l’enfance.

La Papesse symbolise ici la figure de la grand-mère et est sa première initiatrice. C’est elle qui fait le lien entre le monde invisible d’où il vient et la vie terrestre où il va évoluer. Au moyen des contes de fées, elle le met en contact avec son espace intérieur, et lui apprend par le toucher à découvrir son corps.

Par la suite, lorsque le petit être est plus solide, sa mère l’Impératrice, l’initie à l’aspect matériel du monde et aux règles qui régissent son environnement. Elle canalise les désirs de l’enfant vers la créativité.

Lorsque son père L’Empereur entre en jeu, c’est avec lui qu’il apprend le sens de l’honneur et des responsabilités sociales, il est poussé à oser être, et à surmonter ses réticences et ses peurs.

Son grand-père Le Pape vient clore le cycle initiatique de la parenté en transmettant à l’adolescent les sciences et la sagesse des mystères qui élèveront sa pensée vers l’idéal, le préparant ainsi à sortir du giron familial. Cette sortie marque la naissance de l’ego social.

Deuxième initiation : l’Individuation   

Le jeune individu prend soudain conscience avec l’Amoureux (1ère loi d’exception), de sa place parmi les autres. C’est le moment troublant des premiers désirs en dehors de la sécurité familiale. C’est une conscience nouvelle qui émerge en lui, un moment exceptionnel où il ressent momentanément la béatitude qu’une flèche venue du ciel, vient lui donner. Ce choc émotif donne un nouvel élan à cet être jeune et plein de vitalité, ce qui le conduit dans le Chariot à s’affirmer sans complexe. Tout lui réussit car il a l’innocence et le pouvoir de la jeunesse.

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DEUXIÈME NIVEAU : LES EXPÉRIENCES   

Passé ce moment de conquêtes, une nouvelle porte s’ouvre qui va permettre au jeune prince de mesurer la valeur de ses actions. Avec la Justice il découvre ses contradictions et les choix qu’il doit faire pour devenir un adulte avisé. Il lui faut maintenant affiner et éclairer sa voie en devenant l’Hermite, et en cherchant inlassablement de nouveaux repères, par l’étude, et le dépassement de soi. Ce bel Hermite va-t-il rentrer dans la vie ou restera-t-il prisonnier de son monde intérieur?

Le voilà qui décide de jouer son devenir dans La Roue de Fortune, c’est le moment charnière de tous les possibles, mais c’est aussi le monde illusoire et bien tangible de la réussite ou de l’échec social. Fasciné par son manège, l’être pourrait bien renouveler ce pacte de fausses promesses jusqu’à sa mort, à moins qu’il ne vienne à ressentir la nécessité de franchir les murs de cet environnement aliénant mais confortable par un éveil de conscience.

Troisième initiation : la Conscientisation.    

Mû par la nécessité d’échapper à une vie écrite d’avance, armé par l’énergie de la Force, l’individu devenu adulte a le courage et la volonté d’aller chercher de nouveaux outils d’évolution, et il parvient à se projeter hors de la roue infernale, dans une direction inconnue. La route semble facile au départ, car elle est à la fois neuve et riche des expériences qu’il a faites dans le passé.

Mais lorsqu’un événement fortuit et souvent difficile le transforme brutalement en Pendu (2ième loi d’exception), il réalise que cette route le mène directement au cœur de sa mémoire émotive, qui est alors mise à nue. C’est un temps d’initiation et de sacrifice ou les repères qu’il croyait avoir acquis perdent leur sens. Les valeurs basculent et le jeune homme éprouve un authentique éveil de conscience. Cet éveil remet tout en question, l’être redevient momentanément le Mat, faisant naitre en lui un grand besoin de retrouver sa liberté d’être. Il le fait en balayant sa demeure à grands coups de faux, celle de l’Arcane sans nom, et ne garde que l’essentiel. Ce moment cruel mais libérateur est heureusement pris en charge par Tempérance qui en rétablissant l’harmonie brisée, lui ouvre les portes du ciel. Elle est l’aboutissement serein d’un humain conscient de son devoir d’authenticité.

TROISIÈME NIVEAU : L’ACCOMPLISSEMENT   

À ce stade de l’existence, l’être a ressenti la connexion qu’il a avec le monde céleste, mais il lui reste une dernière chose à comprendre. Au seuil du Paradis se trouve un personnage fort énigmatique, une gargouille comme celles qui ornent les églises médiévales, un monstrueux gardien, qui effrait les indésirables et défend l’endroit le mieux protégé du Tarot. Celui qui accueille le vaillant chevalier, n’est autre que le Diable en personne. Son flambeau met en lumière les ombres et les transferts psychologiques que le voyageur n’avait pas encore osé affronter, faisant ainsi tomber le dernier masque qu’il portait sans le savoir. Il en vient à réaliser tout à coup que l’autre, son prochain, celui qu’il croyait étranger et qu’il accusait de tous les maux ou à qui il attribuait toutes les vertus, fait partie de lui et n’est pas autre chose que son propre miroir. Ce coup porté à l’ego amène l’être à un nouvel éveil de la conscience qui fait s’effondrer le dragon effrayant qui fermait la porte de son cœur.

Quatrième initiation : l’Affranchissement.    

Par un violent éclair venu de l’intérieur de soi qui se connecte au monde céleste, l’être en Maison-Dieu (3ième loi d’exception) sort de la conscience ordinaire. Le mental et ses préjugés ne tiennent plus. En un instant, le petit homme voit d’un regard éclairé toute la splendeur et la simplicité de la vie. Ce regard neuf le transporte à sa juste place, dans l’Étoile, là où tout est pure inspiration, car c’est la terre et le ciel de tous les dons. Mais arrivé à ce point là, il lui faut cependant continuer le chemin, car son âme libre devenue oiseau, l’invite discrètement à sortir de cette terre si douce, pour rentrer dans la nuit du monde, avec la promesse d’une nouvelle naissance.

Il lui faut repasser à travers les archétypes féminin et masculin à l’origine de sa vie terrestre. À travers eux, il peut voir, de l’intérieur, la matrice où toutes les formes de vies se matérialisent et se disloquent depuis les origines. Il lui faut, dans le spectacle de la Lune, identifier les dernières illusions et les peurs qui continuent de l’attacher au monde, jusqu’à ce que la lumière franche et claire du Soleil lui montre quel est son vrai visage. C’est aussi celui de ses frères et sœurs, dont le visage n’est pas différent du sien : tous sont à l’image de leur créateur. C’est la réplication holographique du visage de Dieu (le soleil) à travers la multitude infini (les jumeaux), en création perpétuelle (l’édification du mur).

Au terme des initiations, l’être est appelé à sortir de ses interminables incarnations, ayant pour origine l’étrange duperie de l’ego, appelé Maya dans la religion hindou, et qui fait croire de façon tangible en la séparation des êtres et des choses*. C’est l’ultime renaissance, la réconciliation avec la source, symbolisée par les trois personnages du Jugement dernier, les parents célestes accueillant le re-né androgyne. C’est le temps du grand pardon, le retour de l’enfant dans son Royaume divin. L’identification totale en Dieu, qui passe par l’arcane du Monde. On l’appelle l’Éveil, le nirvana. Bien qu’il soit encore sur terre, l’être n’en subit plus les contingences. Son pouvoir dans la vie, sur le monde, est total.

*L’ego selon la tradition non-dualiste, entretient la peur et l’attraction vis-à-vis de l’autre pour mieux se perpétuer. Il empêche de percevoir le lien indéfectible qui existe entre les êtres et les choses. L’éveil change cette perception, en faisant apparaitre l’intemporalité et l’amour qui unit tous les êtres en un même Esprit. C’est le Paradis!